Broadcastability

Véro Leduc : Les frissons de la vie d’une personne sourde, académique et artiste

The PROUD Project Season 3 Episode 6

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Dans cet épisode de Broadcastability, nous avons le privilège de recevoir Véro Leduc, artiste, chercheuse et professeure à l’UQAM. À travers son parcours personnel et professionnel, elle nous donne une réflexion nuancée sur le handicap, qu’elle envisage au-delà des contraintes, comme un espace d’affirmation, de créativité et de savoirs. Cette entrevue met entre autres en lumière des enjeux liés à la surdité et à la recherche création,  tout en ouvrant un dialogue sur les expériences et les perspectives des personnes en situation de handicap.


Générique de l'épisode:
 

Animatrices : Chloë Atkins et Charlotte Flameng

Réalisatrices : Chloë Atkins et Charlotte Flameng

Art de couverture : Isabelle Avakumovic-Pointon

Musique : Justin Laurie

Transcription : Charlotte Flameng

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Broadcastability : Saison 3 : Épisode 7 : Conversation avec Véro Leduc : Les frissons de la vie d’une personne sourde, académique et artistique : transcription française


Titres : 

Introduction [ 00:00:00 ] : 

Introduction de l’invitée [ 00:01 :58 ] :  

Introduction à la langue des signes et audisme intériorisé [ 00:06:09 ] : 

Parcours artistique et académique [ 00:12:10 ] : 

Thèse en recherche création [ 00:20:09 ] : 

Exposition multisensorielle à Toronto [ 00:24:58 ] : 

Le Fado et la musique sourde [ 00:30:30 ] : 

Attitudes du monde académique par rapport à la recherche création [ 00:33:20 ] : 

Interactions entre les communautés sourdes et queer, et francophones et anglophones [ 00:35 :59 ] : 

Interactions avec d’autres artistes et chercheurs issus de la diversité capacitaire [ 00:42 :30 ] : 

La surdité, handicap ou culture? [ 00:51:40 ] : 

Influences en recherche et artistiques [ 01:01:25 ] : 

Conclusion [ 01:05:25 ] : 

 

Introduction [ 00:00:00 ] : 

Véro Leduc

[ 00:00:00 ] Le handicap est souvent défini en lien avec le problème, des problèmes, des barrières, de l'oppression. Donc ça, c'est un modèle qui est vraiment lié aux difficultés. Mais pour moi, le modèle affirmatif du handicap, bien sûr, il y a des problèmes. Mais est-ce que le handicap, c'est seulement des problèmes? Mais non, on a aussi une fierté de personnes handicapées, on a du plaisir à être handicapé. On peut jouer, on peut faire de l'exploration.

Charlotte Flameng

[ 00:00:31 ] Bienvenue dans cette troisième saison de Broadcastability, un podcast par, pour et à propos des personnes en situation de handicap. Broadcastability est une production du projet PROUD, basée à Toronto, au Canada. Visitez theproudproject.ca pour en apprendre plus.

Nous sommes impatients de vous présenter les épisodes suivants, parce que pour cette saison, on se concentre sur la recherche sur le handicap. Nous voudrions mettre en lumière certains individus qui se consacrent à des projets de recherche à propos du handicap à différents niveaux et à des endroits différents. Nous interviewons des étudiants, des défenseurs des droits de la personne, des universitaires et des professionnels qui nous offrent différentes perspectives sur les manières de faire de la recherche sur le handicap.

Ce podcast a été enregistré et produit sur les territoires traditionnels et ancestraux des Huron Wendat, des Seneca, des Anishinaabe, des Chippewa, des Haudenosaunee et les Mississaugas de la rivière Credit. Ce territoire est couvert par l’accord de la ceinture de wampum, dit Bol à une seule cuillère, qui est un traité entre les Anishinaabe, les Mississaugas, les Haudenosaunee et les nations alliées et qui vise à protéger les ressources des Grands Lacs et des régions environnantes. Ce podcast a également été partiellement produit sur les territoires des Musqueam, des Squamish et des Tsleil-waututh.

Nous souhaitons également reconnaître les nations autochtones présentes sur l'île aux Tortues, également appelée d'Amérique du Nord, où nous menons nos recherches et enregistrons ce podcast.

Introduction de l’invitée [ 00:01 :58 ] :  

Aujourd’hui, nous accueillons Véro Leduc, une artiste, chercheuse et professeure à l’UQAM, ainsi que Sara Houle, interprète en Langue des Signes Québécoise. Pendant une heure, nous discuterons entre autres de l’expérience de Véro en tant que personne sourde ayant grandi dans une famille entendante, de son parcours académique et artistique, des dynamiques au sein de la communauté sourde et de sa prochaine exposition multisensorielle et accessible à Toronto.

Chloë Atkins

[ 00:02:25 ] Peux-tu parler ou partager un peu de tes origines, de ta famille, ton éducation et ton, puis ce qui arrive à être une prof? 

Véro Leduc

[ 00:02:40 ] Oui, super, avec plaisir. Donc, je suis née dans une famille entendante francophone à Montréal. Et puis, en réalité, ma famille n'avait pas remarqué ma surdité jusqu'à l'âge de 7 ans. Donc, il y avait ma marraine qui était interprète à ce moment-là déjà. Elle enseignait à l'école Lucien Pagé avec des personnes sourdes. Puis elle avait capté que j'avais une surdité. Souvent, je demandais à ma mère, qu'est-ce qu'elle a dit, cette personne-là, qu'est-ce qu'elle a dit? 

Fait que ma tante, qui s'appelle Denise Lefebvre, avait dit, bon, elle voyait clairement, elle avait dit clairement que j'étais une personne sourde. Mais je parlais de façon claire aussi, mais je ne comprenais pas parce que souvent, je demandais de faire répéter. Puis là, elle avait dit à ma mère. Puis là, ma mère avait dit à sa sœur, mais non, tu es interprète, tu travailles avec des enfants sourds, tu vois des sourds partout. Véro, elle n'est pas sourde. Elle est juste comme, elle n'écoute pas. Elle écoute ce qu'elle a le goût d’écouter, ou elle a la tête dure. C'est vrai aussi en partie. J'avais un petit peu la tête dure, j'étais un petit peu fonceuse. Mais ce n'était pas que ça. C'est aussi lié à ma surdité. 

Éventuellement, à l'âge de 7 ans, j'ai une sœur qui est décédée à la naissance. À ce moment-là, j'ai passé une semaine chez ma tante Denise. Et puis, c'est là qu'elle a vraiment capté beaucoup de détails. Par exemple, elle me posait une question en voiture. « Hey, Véro, est-ce que tu as le goût de manger au restaurant ou à la maison? » Donc là, je n'ai pas répondu. Puis ensuite, elle a dit « Véro ». Puis là, je me suis retournée. Elle a remarqué que j'ai tourné la tête pour pouvoir lire sur ses lèvres. Ça fait que c'était clair pour elle, à ce moment-là, elle a compris que j'étais une personne sourde. Après, elle a téléphoné à ma mère et elle a dit : « Écoute, si tu veux faire un test d'audition, moi, je vais y aller avec Véro. » Ma mère a dit : « Ok, ok, on va y aller. » Puis finalement, à l'âge de 7 ans, on a découvert ma surdité.

Donc, ça veut dire que je me débrouillais pour lire sur les lèvres. Puis avant, c'était peut-être pas clair aussi, parce que l'audiologiste m'a dit : « Hey, tu parles vraiment bien, tu sais, ta parole en français, puis aussi, tu sais, comment c'est possible que tu puisses lire sur les lèvres? Où t’as appris ça? » Donc, j'ai réalisé, en fait, on a découvert par la suite que j'ai une douance. Avec la douance, j'ai un quotient intellectuel qui me permet, c'est plus facile de se débrouiller. J’ai appris à lire sur les lèvres par moi-même. 

Et puis aussi, j’ai une oreille musicale. Même s'il y a des personnes entendantes qui n'ont pas l'oreille musicale ou qui vont… Moi, c'est plus lié avec la capacité d'entendre les fréquences ou les sons. Donc, moi, j'ai une oreille musicale qui vient de ma famille. J’ai une famille de musiciens qui jouent différents types d'instruments. Donc, moi, mon oreille musicale… La langue, je ne comprends pas les mots, mais j'entends. Donc, je peux entendre certains sons, c'est-à-dire les sons graves, et puis ça me permet de suivre la musique, mais je ne comprends pas les mots.

Donc, avec le temps, ça m'a permis d'acquérir des informations. J'ai fait comme un genre de dictionnaire personnel. Puis aussi, bon, la lecture sur les lèvres, beaucoup d'efforts. C'est sûr que lire sur les lèvres, ça engendre beaucoup de fatigue. C'est difficile. 

Introduction à la langue des signes et audisme intériorisé [ 00:06:09 ] : 

Donc, bon, dans ma famille, c'était des personnes entendantes comme j’ai dit, qui n'avaient pas appris la langue des signes. Mais quand on a découvert la surdité, ma surdité, j'ai commencé à apprendre la langue des signes. La sœur de ma mère, ma marraine, donnait des références pour des cours de LSQ. Donc, j'ai rencontré une personne sourde qui venait chez moi à la maison pour m'enseigner la langue des signes. Mais j'étais toute seule. Vous savez, une langue, c'est vraiment, l'objectif, c'est de communiquer avec d'autres personnes. Quand on est seul, on apprend une langue. J'étais seule pour apprendre la langue des signes. Avec qui je pouvais communiquer? Je n'avais personne dans mon environnement. Donc, j'ai éventuellement abandonné la langue des signes.

Mais plus tard, au cégep, le ministère de l'Éducation m'a autorisé, en tant que personne sourde, de remplacer mon cours d'anglais par un cours de LSQ. Donc, c'est là que je suis retournée à apprendre la langue des signes. Et puis, j'ai aussi participé à un cours de français avec des sourdes. Par contre, la différence entre moi et puis les autres personnes sourdes, c'est que ces personnes-là avaient déjà acquis la langue des signes en grandissant, puis moi, non. Donc, même si on était des personnes sourdes, pour moi, c'était encore nouveau. Puis la communication n'était pas sur le même niveau, si je peux dire. Donc, j'ai encore une fois mis ça de côté et j'ai continué mon parcours. 

Et puis, dans la communauté sourde, je me suis intégrée avec les personnes sourdes. J'ai continué mon cégep, mon université. Et puis, j’ai trouvé un travail. J'étais en travail social. Et puis, comme j'ai dit aussi, moi, j'avais une certaine facilité à lire sur les lèvres. C'est sûr que les informations qui étaient transmises par les professeurs, je pouvais les lire sur les lèvres. Quand j'étais jeune, j'avais un système FM. Donc, j'utilisais ça. À l'université aussi, j'utilisais le système FM que je remettais, je remettais le micro au professeur qui pouvait le porter pour que je puisse avoir accès aux informations auditives. 

Par la suite, je me suis rendue à la maîtrise en travail social et finalement au doctorat en communication à l'Université de Montréal. J'ai fait une recherche création à cette université. Puis à ce moment-là, il y avait un programme conjoint à l'Université de Montréal. En fait, c'était l'Université de Montréal, Concordia et UQAM. Donc, peu importe à quelle université on était inscrit, on pouvait choisir des cours dans chacune des universités. C’était quand même intéressant parce qu'il y avait des groupes qui mélangeaient les trois universités ensemble. Donc, j'étais inscrite à l'Université de Montréal, mais je pouvais aller choisir, par exemple, j'étais curieuse d'aller à Concordia, prendre un cours, à l'université Concordia. 

Puis, en arrivant là-bas, je ne comprenais rien parce que j'avais grandi en français. En un à un, j'étais capable de me débrouiller en anglais. Donc j'ai une certaine facilité avec les langues, oui, c'est sûr. Mais dans un cours de groupe, je me suis rendu compte que je dépendais beaucoup de la prise de notes. Mais j'avais toujours des preneurs de notes à l'université. Donc là, j'étais comme « Allez, vas-y, prends les notes plus rapidement. » Puis il était comme, « Oui, mais je ne fais pas de la transcription en temps réel. » Ce n'est pas automatique à 100 %. Donc je dépendais beaucoup, beaucoup, beaucoup de la prise de notes pour suivre. Donc, c'était difficile. J’en avais parlé avec ma mère. J'étais comme, oh non, je ne pourrais pas étudier au doctorat, je ne comprends rien. Mais ma mère, elle m'a dit, n'oublie pas, tu es une personne sourde. Est-ce que tu peux comprendre tout le contenu, tout le temps? J'étais comme, ah, OK, oui, c'est vrai.

Puis un élément de preuve que je peux dire, c'est que j'avais de l'audisme intériorisé. C'est-à-dire que mon identité sourde, je l'avais toujours mise de côté au travers de mon parcours. Et puis, c'est devenu jusqu'à ce que j'oublie que j'avais des barrières absolument dans mon parcours. Donc finalement, on a décidé d'embaucher des interprètes. C'est sûr qu'à ce moment-là, je ne connaissais pas beaucoup la langue des signes. Donc, j'avais au début un interprète oraliste, parce que je n'avais pas accès à toutes les informations en langue des signes, mais éventuellement, j'ai eu un interprète oraliste avec support langue des signes. Et puis ensuite, c'est devenu une langue que j'utilisais aussi en parallèle. 

Je dirais que c'est à peu près en 2013 que j'ai rencontré une femme sourde qui signait, queer. Moi aussi, j'étais une personne queer, donc on était toutes les deux sourdes, queer. On s'entendait bien, on se comprenait, on avait une bonne relation. C'est elle qui m'a encouragée, qui m'a invitée à participer à une réunion avec des personnes sourdes. Donc, ça m'a permis d'échanger, de discuter comment on peut plus avancer dans notre chemin. Ça m'a fait plaisir d'y participer. C'était drôle parce que tout le monde communiquait en langue des signes, sauf moi. Il y avait une bénévole entendante. Quand moi je parlais avec ma voix, elle interprétait en LSQ pour le groupe de personnes sourdes. Quand les personnes sourdes signaient aussi, l'interprète parlait, moi, je lisais sur ses livres, ses lèvres. 

Mais c'est vraiment drôle parce que, oui, on partageait la même identité de personnes sourdes, mais on pouvait, encore une fois, on ne pouvait pas communiquer. Il y a une femme qui m'a dit, tu ne signes pas vraiment? J’ai dit, je signe un peu. Ma tante m'a montré. Ma tante, c'est l'enseignante à Lucien Pagé. Elle m'a dit, « Ah oui, ta tante, c'est Denise. » Parce que dans la communauté sourde, on se connaît. On avait à peu près le même âge. Il y a beaucoup de gens de mon âge qui connaissent ma tante parce qu'ils l'ont rencontrée à l'école. Ils me disaient « C'est drôle, ta tante, elle enseigne aux personnes sourdes, mais toi, tu ne signes pas. C'est bizarre. » Elle m'a encouragée à aller apprendre la langue des signes. Elle m’a dit « Tu n'as pas d'excuses là, vas-y ». Je remercie cette femme sourde de m'avoir encouragée à aller m'inscrire à un cours de LSQ. Puis, c’est ça. Avec le temps, je suis devenue fluide en langue des signes.  

Chloë Atkins

[ 00:12:00  ] Et Charlotte, est-ce que tu as des questions ? J'ai des questions, j'ai une liste. Nous partageons nos listes.

 

Parcours artistique et académique [ 00:12:10 ] : 

Charlotte Flameng

[ 00:12:10 ] Merci. Oui, j'ai des questions. Moi, j'ai pas mal regardé à ton portfolio artistique sur ton site et je me demandais est-ce que c'est quelque chose qui a toujours été présent pour toi, ton art, cette envie de créer. Ou est-ce que c'est quelque chose qui est arrivé après ta carrière académique ou pendant? Comment est-ce que ça se lie en fait?

Véro Leduc

[ 00:12:40 ] Merci pour la question. En réalité, j'ai toujours été très, très, très créative. Donc, justement, quand je faisais mes études au doctorat, j'ai fait une BD en langue des signes. Donc, c'était des entrevues avec des personnes sourdes, mais aussi avec des membres de ma famille. Donc, c'est devenu une BD, peut-être que vous l'avez vue quand vous avez regardé mon portfolio. Donc, c'est ça. Quand j'ai posé la question à mes parents, mes parents ont répondu, ben, t'étais tellement créative, t'étais toujours occupée, t'étais en train de faire quelque chose, t’écrivais, tu dessinais, de la peinture. Donc, c'est comme si, pour eux, être une personne sourde, tu sais, il y a des préjugés, vous savez, envers les personnes sourdes. On est isolés, on est renfermés sur soi, on est un peu déconnectés. Donc, ça justifiait pour mes parents le fait qu'ils n'avaient pas capté ma surdité, parce que j'étais très créative. Je faisais de la peinture, du dessin et tout ça depuis que je suis très jeune. Et puis aussi, j'inventais, j'essayais d'écrire, même si je n'écrivais pas correctement. J'étais tout le temps dans la création. 

 Donc, voilà. Puis, j'ai commencé éventuellement à faire de la peinture. Vous savez, à l'école, on a des cours d'art, d'art plastique, on fait toutes sortes de choses. Et puis, à l'école secondaire, j'avais fait une murale avec d’autres personnes, avec d’autres étudiants, en lien avec la paix dans le monde. C'est ça. Et puis ensuite, au cégep, j’étais inscrite à un cours de photo, de photographie, oui, autrefois, à la vieille façon. On développait les négatifs et tout ça à la chambre noire. Donc, c'est ça. Je pense à mon parcours ensuite à l'université. Oui, bien sûr, c’était toujours là en parallèle. 

Au cégep, j'ai commencé à réfléchir. « Est-ce que j'ai le goût de m'inscrire en art? Quel chemin je vais prendre? » Puis, bon, dans la société, on sait qu'il y a beaucoup de préjugés en lien avec la carrière artistique. Les gens sont comme « Mais non! » inscris-toi pas en art, tu vas vivre une vie difficile, tu trouveras pas d'emploi et tout ça. Donc, j'hésitais. Quel chemin je vais prendre? Donc, aussi, je suis très, très politisée. Donc, je suis une personne très engagée. J'ai commencé à m'engager très jeune en lien avec, par exemple, pour lutter contre le travail des enfants, ensuite un soutien international pour la libération de prisonniers, ensuite avec des groupes féministes, ensuite avec la communauté queer. Ainsi de suite, travailleuses du sexe aussi, la communauté sourde. Donc, j'étais toujours très, très impliquée dans les contextes politiques.

 

Donc, je me demandais, bon, Est-ce que j'ai le goût d'aller faire un diplôme universitaire en arts ou plutôt en sciences politiques? Je réfléchissais peut-être à sociologie. Je me suis inscrite en tant qu'étudiante libre de sociologie. C'est vraiment intéressant parce qu'il y avait un cours sur l'histoire de l'anarchisme. Donc, là, j'étais comme « Ah, je suis vraiment intéressée! » Mais je me disais, qu'est-ce que je vais faire par la suite? C'est bien beau en parler. Je me disais, concrètement, ça me donne quoi? J'avais besoin, je suis une personne d'action. Donc, j’ai besoins qu'il y ait toujours quelque chose de concret. Ça veut dire que, bon, quand on parle des problèmes sociaux, OK, c'est beau, on en parle, on en parle, mais pour moi, c'est pas assez. Je le sais qu'il y a un problème social, mais qu'est-ce qu'on fait? 

Donc, finalement, je me suis inscrite en travail social parce que, pour moi, c'était plus concret. Pour moi, ça me permettait de participer à l'organisation communautaire, par exemple. Fait que c'est là que j'ai décidé mon chemin allait être en travail social, mais le côté artistique était toujours présent à l'intérieur de moi pendant mon parcours en parallèle.

Ça a toujours été là en parallèle jusqu'à, je dirais, en 2010. C'est ça, 2010. J'ai eu une mononucléose. Donc, j'ai été malade pendant trois mois. J’étais vraiment alitée. Je ne pouvais pas... Mais en même temps, j'ai découvert L'Artothèque, un organisme à Montréal qui permettait d'emprunter des œuvres d'art. Donc, je n'avais jamais vu ça. J'allais là-bas. C'est dans le quartier Rosemont. C'est comme une bibliothèque, en fait, mais avec des œuvres d'art. Donc, on pouvait, c’était classé selon les différents styles. Bon, ça pouvait être de la photo, de l'art naïf. Donc, j’étais vraiment captivée par le fait qu'on puisse employer emprunter des œuvres d'art, des tableaux. Puis aussi, à ce moment-là, en tant qu'étudiante, je n'avais pas les moyens d'acheter, vous savez, des tableaux. Mais là, on pouvait emprunter des tableaux et on pouvait les afficher chez soi. Des grands tableaux qui, ça coûtait entre 5 et 15 par mois pour un abonnement, donc c'était très accessible comme prix, puis ça m'a permis d'emprunter des grands tableaux que j'ai affichés chez moi.

Puis ça m'a donné vraiment envie de créer moi aussi. Je me suis dit, moi aussi, je peux créer. Je faisais des petits tableaux. Mais là, je regardais ça, les grands tableaux, puis ça m'a donné le goût d'essayer moi aussi. Donc, je suis allée au magasin de matériel artistique. J'étais un petit peu gênée. Est-ce que j'ose acheter un tableau de grand format? Donc, j'ai ramené ça chez moi. J'ai commencé à peindre. Puis vraiment, ça m'a donné des frissons. J'étais, je peux exprimer. Vraiment, je me sentais comme, souvent on dit que, moi je dis souvent que la peinture me permet d'exprimer ce que les mots ne me permettent pas d'exprimer. Donc vraiment, ça me permet d'exprimer différentes choses.  

Vous savez, comme personne minorisée aussi, on a beaucoup d'expériences d’oppression qui sont accumulées. On garde ça à l'intérieur de soi, mais qu'est-ce qu'on en fait? Ça nous influence, ça peut-être génère de la dépression, des sentiments qui sont négatifs. Donc, avec la peinture, ça peut être permettre de sortir ça, de nettoyer un peu, si je peux dire, mon intérieur, puis ça m'apaise vraiment. Donc, merci pour ça à la création. 

Avec le temps, j'ai vraiment commencé en 2010 à faire des grands formats. Et puis depuis ce temps-là, je continue à faire des grands formats, des grands tableaux. Et j'ai aussi choisi d'aller vers la vidéo par la suite, après le cégep. J'ai rencontré un collectif. Il s'appelle le collectif des Lucioles. À ce moment-là, on n'avait pas YouTube, vous savez, donc il faut se retourner dans le passé puis se projeter comment on vivait à ce moment-là. Donc, le collectif Les Lucioles était impliqué en politique. Donc, on allait faire des entrevues avec des personnes, des documentaires. Moi, j'étais vraiment intéressée de rencontrer la communauté autochtone. J'ai fait des entrevues avec des femmes autochtones. C'était vraiment intéressant pour moi. C'était vraiment… Le documentaire, ça me permet d'accéder à des mondes auxquels je n'aurais pas pu accéder autrement, parce que le documentaire, la réalisation du documentaire m'a permis d'entrer dans ces mondes-là et d'en découvrir davantage. C'était vraiment très riche. Donc, j’ai vraiment aimé ça. 

 

Thèse en recherche création [ 00:20:09 ] :  

Chloë Atkins

[ 00:20:09 ] Est-ce que tu peux parler de la démarche que tu as prises pour ta thèse? C'est un film, mais c'est dessiné. Est-ce qu'il y a des personnes qui n'aiment pas cette forme? est-ce qu'il y a des barrières de faire ça pour ta thèse ? Mais je suis intéressée par ton processus. Ou c’est ta processus? C'est féminin ou masculin ?

Charlotte Flameng

[ 00:20:37 ] Ton processus. 

Chloë Atkins

[ 00:20:38 ] Ton, ok, merci.  

Véro Leduc

[ 00:20:40 ] Oui, bien sûr. Quand je suis arrivée au doctorat en communication, j'avais le goût… Au début, j'ai travaillé avec les travailleurs du sexe. C’était la prise de parole des travailleuses du sexe dans l'espace public. Donc, c'est ça le thème. C'était ça le thème plutôt au début, mais en parallèle, j'ai rencontré la communauté sourde à cette période-là. Tout à l'heure, j'en ai parlé brièvement. Donc, je suis devenue, j'avais le goût de bifurquer un peu, je sentais cet appel-là à ce moment-là. Mais finalement, j'ai changé mon sujet. Donc, j'ai changé mon sujet qui était plus orienté vers la communauté sourde. 

Et puis, un jour, j'avais dessiné un petit zine. C'était comme une petite publication que j'avais créée pour raconter mon histoire. Parce que ma famille avait essayé, par exemple, de guérir ma surdité avec de l'eau bénite. Donc, on allait à Pâques chercher l'eau. Je racontais mon parcours dans le petit zine. Donc, c'était des dessins avec des explications. Un témoignage écrit. Donc, je suis allée à l'Expo sourde, qui est comme un événement de la communauté sourde auquel il y a plusieurs kiosques. Donc, j'y vais. Je présente mon zine à la communauté sourde, puis il y a beaucoup de personnes sourdes qui sont venues me voir, ils m'ont dit « c'est intéressant, mais je comprends pas ». Puis j'étais comme « ben là, t'es sourd, t'es pas aveugle, tu peux lire, comment ça tu comprends pas? ».  

Puis finalement, c'est vraiment à ce moment-là, puis ça a été un moment où j'ai compris clairement que ce sont deux langues différentes. Le français écrit et la langue des signes, ce sont vraiment deux langues complètement différentes. Donc, là, j'ai réalisé beaucoup, beaucoup de choses. Il y a beaucoup d’audisme dans l'éducation sourde. Donc, ça, ça influence notre parcours, le manque d'accessibilité à la LSQ aussi. Il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de formes d'oppression, d'audisme en lien avec la langue. 

Quand je suis retournée à la maison, par la suite, je me suis mise à réfléchir. J'ai parlé avec ma directrice de doctorat. Puis on réfléchissait à comment ma BD pouvait être accessible en LSQ. Je veux dire, qu'est-ce que peut-être, bon, je pouvais faire des dessins, puis après ça, faire des traductions en LSQ. Puis là, ma directrice m'a regardée et elle a dit : « Pourquoi tu ne fais pas une traduction, pourquoi tu ne fais pas une création, une BD directement en LSQ? » Là, j'ai regardé, j'étais comme « Ah! Mais la BD, c'est sur papier. La LSQ, c'est la langue des signes. Ça ne fonctionne pas. » Mais vraiment, j'avais la meilleure directrice de doctorat. C'était vraiment intelligent. C'est une personne intelligente, Lynn Grenier, une personne ouverte. Je la remercie de m'avoir encouragée. On a réfléchi comment ma BD en langue des signes pourrait..

Fait que là, à la suite, c'est sûr, ça a demandé beaucoup de réflexion, mais je résume, finalement, le papier n'était pas un support. Bien, il y a un système d'écriture pour les langues des signes, bien sûr, en ASL, par exemple, mais ici, au Québec, ce n'est pas vraiment utilisé. En même temps, écrire une BD avec un système d'écriture de la LSQ que les personnes ne comprennent pas, ce n'est pas accessible. Donc, il fallait vraiment que je trouve que comment l'affaire en LSQ, donc c'était par le support vidéo. 

Mon expérience vidéo que j'ai déjà eue dans le passé m'a permis d'aller de l'avant. Je me suis quand même inscrite à un cours de logiciel qui s'appelle After Effects pour ajouter des effets de BD, aussi d'ajouter les phylactères. Les paroles pour le texte. Donc, quand je menais mes entrevues avec les personnes sourdes, quand la personne sourde s'exprimait en langue des signes, signait, mais après ça, je faisais une traduction en français qui était affichée dans les bulles, dans les phylactères. Puis, quand je faisais des entrevues avec ma famille, donc des personnes entendantes, le texte original, il y avait une transcription de leur français, mais c'est des personnes entendantes qui ne communiquaient pas avec un LSQ. Donc, pour la traduction, j'ai engagé des acteurs sourds, des actrices sourdes pour interpréter en langue des signes, le message pour que ça devienne complètement accessible. Donc, c'est comme ça que j'ai créé ma thèse en recherche création dans mon doctorat en communication. 

Chloë Atkins

[ 00:24:54 ] C'est génial. 


Exposition multisensorielle à Toronto [ 00:24:58 ] :  

Charlotte Flameng

[ 00:24 :58 ] Oui, toujours dans le dans ce domaine de ta pratique artistique, je sais que tu as une exposition solo qui arrive à Toronto cet automne je pense? Est-ce que tu pourrais nous parler un petit peu de ça ? Quel média est-ce que tu utilises pour cette exposition-là ? Je pense que c'est des tableaux aussi. Et quels sont les thèmes principaux que tu explores pour ça ?

Véro Leduc

[ 00:25:27 ] Parfait, merci beaucoup pour la question. Oui, justement, c'est une exposition à la galerie Tangled Art & Disability à Toronto. Donc, c'est une exposition dans laquelle on pourra voir sept tableaux, sept peintures texturées. Donc, c'est-à-dire qu'on invite les personnes à toucher les tableaux. Et il y a également de la poésie qui est gravée en braille sur les tableaux. Et puis, à côté des tableaux, j'ai créé aussi une musique signée, une musique en langue des signes qui est projetée. Donc, la musique sourde est projetée sur les peintures texturées. Donc, ça devient la rencontre entre la peinture. Donc, on peut la regarder avec nos yeux seulement. On peut aussi regarder seulement la vidéo de la musique sourde, mais il y a la rencontre des deux formes, qui est vraiment intéressante aussi. 

Donc, moi, j'ai toujours aimé explorer, j'aime essayer, découvrir des nouvelles pratiques. Donc, quand j'ai parlé de mon doctorat tout à l'heure. C'était vraiment intéressant de faire une BD en langue des signes. Et puis, justement, avec Lynn Grenier, ma directrice de doctorat, ensemble, on a fait une recherche par la suite en lien avec les musiques sourdes, parce qu'elle, elle est vraiment passionnée de la musique. Moi, je suis passionnée de la communauté sourde. Donc, ensemble, on a travaillé et on a commencé des recherches sur les musiques sourdes. Puis, avec le temps, bien, c'était de… La recherche qui m'a donné aussi le goût de créer. J'ai commencé à créer, je pense, c'était en 2015 environ, 2014, je pense, 2015 environ, J'ai commencé à créer de la musique signée.

J'ai toujours continué la peinture en parallèle, mais un jour, je me suis mise à réfléchir si je projette de la musique signée sur les peintures, de quoi ça va avoir l'air? Parce que vous savez, la langue des signes, c'est sûr, quand on est en face-à-face, on est des humains sans technologie, on communique, ça va. Mais pour le, on parlait tantôt d'un système d'écriture de la langue des signes, un système d'écriture, c'est la vidéo. Je prends la vidéo comme système d'écriture. La technologie me force à réfléchir à comment, tu sais, c'est une forme d'écriture, la vidéo, une forme d'écriture de la langue des signes. Donc, si je filme, est-ce que je filme avec mon iPhone? Ensuite, ça va prendre la technologie, un ordinateur. Ensuite, ça doit être projeté avec des projecteurs. Donc, c'est plusieurs couches de technologies. Puis pour moi, c'était trop. La technologie est beaucoup, beaucoup présente dans nos vies.  Donc, je réfléchissais à comment je peux utiliser la LSQ, mais en diminuant la présence de la technologie. Bref, je réfléchissais beaucoup à ça. Donc, quand on projette la vidéo sur les tableaux, pour moi, sur les peintures, c'est comme une façon d'essayer de se rapprocher, je peux dire. C'est quelque chose qui est plus organique, quelque chose qui est plus près de la matière. Voilà, le fait de projeter les vidéos de musique signée sur les tableaux. 

Donc, là, l'exposition. Ça a commencé lors d'une résidence de recherche-création au Portugal. C'était mon processus de création en 2024. Je suis restée là-bas au Portugal pendant deux mois. Ça m'a permis de réfléchir beaucoup à la création, en partie sur des tableaux texturés avec la poésie gravée, mais aussi des musiques signées. Les thèmes qu'on y retrouve, c'est la sourditude, notamment. Donc, la sourditude, c'est le fait de vivre comme personne sourde, son parcours comme personne sourde. Souvent, je réfléchis à la sourditude en lien, bon, avec les personnes entendantes. C'est sûr que depuis que je suis arrivée dans la communauté sourde, ça m'a fait beaucoup réfléchir aux oppressions, aux oppressions que la communauté sourde a vécues. Mais mon expérience de vie m'a fait réaliser qu'il y a aussi des formes d'oppression à même la communauté sourde. Il y a des rapports de pouvoir aussi dans la communauté sourde. Et ce n'est pas seulement dans la communauté sourde. Dans toutes les communautés, que ce soit la communauté queer, que ce soit n'importe quelle communauté, il y a des rapports de pouvoir au sein même des communautés. 

Mais je me suis mis à réfléchir, comment on peut parler de ce sujet-là qui est vraiment délicat, vous savez? Je veux dire, même dans les communautés féministes, il y a des problèmes dans les mouvements féministes. Par exemple, si on parle des problèmes, vous savez, si on parle de ces problèmes-là dans la place publique, souvent, on va dire, ça affaiblit nos luttes. Mais c'est quand même important de parler des problèmes. Donc, il y a le thème de la sourditude. Ensuite, il y a aussi le thème délicat des rapports de pouvoir au sein même de la communauté sourde. 

 

Le Fado et la musique sourde [ 00:30:30 ] : 

Et puis, il y a aussi le thème du fado. F-A-D-O. Donc, le fado, c'est une musique traditionnelle qui existe au Portugal. 

Chloe Atkins : 

[ 00:30 :31 ] Du Brésil? 

Véro Leduc : 

[ 00:30 :33 ] Brésil? C'est plus au Portugal, en effet. Moi, j'ai toujours été passionnée du fado. Donc, c'est le fado, F-A-D-O. Encore une fois, c'est quand j'étais là-bas, j'ai vu des personnes chanter, très expressives, elles utilisaient leur corps, c'était très dramatique. Donc, la voix est intense. Et puis, on utilise le corps. Moi, j'ai toujours aimé cette musique-là. Je l'écoutais avec des écouteurs, puis ça me faisait vibrer vraiment à l'intérieur de moi. Donc, j'ai toujours aimé le fado. À ce moment-là, je me suis mise à réfléchir, est-ce que le fado existe avec la musique sourde? Puis là, j'ai réalisé que oui, il y a des… À Lisbonne, j'ai rencontré rencontrer des artistes. Il y avait un groupe, en fait, là-bas à Lisbonne, qui faisait des traductions. Donc, les personnes prenaient de la musique entendante, qui était traduite en langue des signes. Moi, j'avais vraiment envie de faire de la création originale directement en langue des signes. Ce ne serait pas une traduction. 

Donc, j'ai réfléchi. J'ai créé un signe, Fado, comme ça, donc c'est le lien entre Portugal et musique, donc ça c'est mon signe pour Fado, qui est vraiment, c'est ça, qui est utilisé dans mon exposition. Donc, il y a sept tableaux avec trois vidéos. Trois vidéos qui sont des musiques en langue des signes et quatre vidéos qui sont plutôt des images de la nature. Par exemple, on voit des oiseaux, on voit également des vagues de l'océan, des fleurs et des ombres. Donc, ça devient comme une sorte de rythme. Il y a les quatre tableaux qui créent un rythme, des oiseaux qui volent, le rythme des vagues. Donc, ça ajoute, c'est un peu comme, vous savez, c'est un rythme. Il y a les trois vidéos en langue des signes. Et là, il y a plus de paroles. Et puis, il y a les quatre vidéos qui sont plus un rythme. 

Donc, si vous ne comprenez pas la langue des signes, je me suis mis à réfléchir comment je peux donner une autre façon d'accéder. Est-ce que j'ajoute des sous-titres? Non. Finalement, j'ai créé des poèmes, des poèmes qui sont inspirés des vidéos en langue des signes. Donc, pour les personnes qui ne comprennent pas la LSQ, on peut lire les poèmes qui donnent le thème général, approximatif de ce qui est exprimé dans la vidéo en musique signée. Donc, ça permet de faire des liens et de voir ce qui est signé. Voilà. 

Charlotte Flameng

[ 00:33:03 ] On se réjouit d'aller voir en tout cas. Ça a l’air d’être une expérience multisensorielle très intéressante. Oui. On se réjouit. Chloé, est-ce que je peux poser une autre question ? 

 

Attitudes du monde académique par rapport à la recherche création [ 00:33:20 ] : 

Chloë Atkins

[ 00:33:20 ] Oui, je pense, tes collègues à l'université, est-ce qu'ils acceptent tes créations comme ça ? Est-ce qu'ils pensent que c'est vraiment une forme scolaire ? Parce que j'ai fait un mémoire quand j'ai écrit ma thèse. Et de temps en temps j'ai écrit… ce n'est pas des choses qui qui est dans la forme scolaire. J'écris avec le pronom « je », « moi », et ça, c'est un peu différent. Et de temps en temps, j'ai écrit des histoires pour exprimer les idées. Mais quelles sont les attitudes de tes collègues à l'université? 

Véro Leduc

[ 00:34:10 ] À l'université, il y a plusieurs mondes dans une même université. Ça veut dire qu'il y a différents groupes. Par exemple, moi, j'ai la chaire, j'ai obtenu la chaire de recherche du Canada sur la citoyenneté culturelle des personnes sourdes et les pratiques d'équité culturelle. Donc, en LSQ, c'est le signe chaire comme ça ici. Donc, c'est vraiment un bel environnement dans la chaire. J'essaie de superviser, j'accepte de superviser, surtout des étudiants de la diversité capacitaire, des personnes sourdes, des personnes autistes, par exemple. Donc, on a vraiment une belle équipe dans la chaire. C'est comme, pour moi, un genre de vaisseau spatial. C'est vraiment des personnes qui sont, comment dire? Quand on parle, je parlais d'un monde dans un monde, un monde dans l'université, c'est vraiment un monde qui est unique, on se soutient. C'est le crip time. On a beaucoup de respect les uns envers les autres, beaucoup de support. Si quelqu'un est en dépression, par exemple, on dit « c'est pas grave, inquiète-toi pas, prends ton temps, quelqu'un d'autre va prendre tes tâches ». Et puis, si on a besoin de temps supplémentaire, il n'y a pas de souci. C'est vraiment un temps qu'on adapte, qui est très, très flexible.

Vous connaissez peut-être déjà le concept de crip time, donc c'est vraiment appliqué dans la chaire. On travaille concrètement avec le crip time. Donc, c’est sûr que les étudiants et étudiantes qui veulent faire leur thèse, une recherche ou un mémoire création, moi, je les encourage vraiment beaucoup. Donc c’est vraiment une belle communauté épistémique. On se soutient les uns les autres. 

 

Interactions entre les communautés sourdes et queer, et francophones et anglophones [ 00:35 :59 ] : 

Chloë Atkins

[ 00:35 :59 ] Et tu parles de la communauté sourde et aussi de la communauté queer. Je suis queer aussi. Est-ce que tu peux parler un peu de l'intersection des deux communautés ? Et est aussi, aussi, je pense ça c'est une autre question, mais il y a un mur entre les anglophones et les francophones, je pense, au Canada un peu. Et est-ce que ça existe dans la communauté sourde aussi ou non ? Est-ce que les langues de signes sont différentes et il n'y a pas la même barrière ? Est-ce que tu peux parler de ça ?

Véro Leduc

[ 00:36 :38 ] Oui, excellent. Donc, je vais commencer avec la langue et puis je vais revenir à la communauté queer par la suite. Donc à Montréal, il y a deux langues des signes principalement utilisées, soit l'ASL et la LSQ. Donc, il y a une communauté sourde ASL. Mais souvent, je remarque que c’est quand même, quand il y a des événements, quand ils sont en ASL, quand ils sont en LSQ, des personnes de la communauté ASL participent. Et il y a des personnes sourdes ASL, par exemple, qui viennent de Colombie-Britannique ou de l'Ontario, qui ont déménagé à Montréal et qui ont appris la LSQ. 

Donc, la communauté sourde vraiment inclut, je pense, les deux communautés ASL et LSQ à Montréal. C'est sûr que, bon, c'est comme dans n'importe quelle communauté. Il y a des aspects qui sont plutôt séparés ou des gens qui sont un peu plus, comment dire, réfractaires ou peut-être qui ont peur de l'influence de l'ASL sur la LSQ. Parce que c'est vraiment important de protéger la LSQ. Ça, je comprends, je suis d'accord. Bien sûr, c'est important de protéger la LSQ parce que l’ASL, bon, vraiment, est de plus en plus répandue à travers le monde. C'est comme l'anglais pour les entendants. Je veux dire, c'est l'hégémonie d'une langue sur l'autre. Donc, ça existe aussi, l'hégémonie de l’ASL sur la LSQ.

Il faut faire attention, bien sûr, mais par contre, on se mélange quand même assez bien. Parce que notre identité principale est liée à la surdité, d'abord. Donc on partage. Je pense qu'on a plus d'ouverture, je pense, à traverser les frontières des langues des signes que du côté des entendants si on compare avec la situation des anglophones et francophones. Pour l'ASL et la LSQ, c'est un peu différent. L’ASL n’est pas une traduction de l'anglais. Et la LSQ n'est pas une traduction du français, ce sont vraiment des langues en tant que telles. Il y a plus de similitudes entre l’ASL et la LSQ qu'entre par exemple, la LSQ et la LSF en France, ou l'ASL et le BSL, British Sign Language, en Angleterre. Donc, c'est drôle qu'il y ait plus de similitudes entre l'ASL et la LSQ que les langues. C'est vraiment à cause de la proximité géographique. Bref. 

Ensuite, concernant la communauté sourde et la communauté queer, il faudrait faire des études, je pense, là-dessus, mais je pense qu'il y a plus de personnes queer dans la communauté sourde que dans la communauté entendante. Parce que peut-être on a déjà expérimenté le contexte minoritaire, c'est un peu plus facile de faire un coming out en tant que personne queer parce qu'on a déjà vécu, les personnes sourdes ont déjà vécu de l'oppression. Je pense qu'il y a plus d'ouverture à la différence. Je ne sais pas, c'est d'instinct que je réponds comme ceci, mais je pense que c'est pour cette raison-là qu'on note plus de personnes queer dans la communauté sourde que dans les communautés entendantes. 

Donc, il y a aussi une communauté queer sourde. Par exemple, Il y a une création d'organismes, par exemple la CSSQ, Coalition Sida Sourd Québec. Cet organisme est vraiment là, fait un travail remarquable, par exemple, pour la prévention. Ils ont créé de nombreux signes en lien avec le VIH/SIDA. Maintenant, ça s'appelle le RSSQ, Réseau de la Santé sexuelle des Sourds du Québec, RSSQ. Donc, il y a vraiment, ils continuent leur mission de sensibilisation. C'est vraiment une belle initiative.  

Puis même les personnes entendantes regardent les initiatives de cet organisme pour la prévention du VIH/SIDA, puis ils s'inspirent de comment c'est fait dans la communauté sourde pour inspirer leurs pratiques parce que c'est vraiment très visuel, c'est très efficace. Puis, est-ce que c'est bien seulement pour les personnes sourdes? Non, les personnes qui sont en alphabètes, par exemple, qui sont beaucoup plus visuelles, c'est très pertinent pour ces personnes-là. 

Donc, la communauté queer aussi, je pense, est plus ouverte et plus accueillante à l'égard de la communauté sourde que les autres communautés, c'est ce que je remarque. Par exemple, depuis quelques années, lors de la parade, on invite des interprètes à se joindre pour rendre cela accessible. Dans la communauté queer, il y a aussi le magazine Fugue qui fait des entrevues avec des personnes gays et sourdes. Donc, je remarque que, ah oui, aussi, j'ai moi-même fait une recherche dans le passé avec le CRSH. J'avais obtenu une subvention de recherche. Pour le sentiment d'appartenance des personnes sourdes. Donc, j'ai fait des entrevues avec des personnes sourdes qui viennent de différentes villes, donc Montréal, Québec, Ottawa et Toronto. Et à Toronto, je me rappelle, il y avait une femme sourde qui avait dit la même chose. Elle disait qu'à Toronto, il y avait aussi une communauté sourde queer vraiment très accueillante des personnes sourdes. Il y avait dans la communauté queer là-bas à Toronto, on accueillait des personnes sourdes, il y avait des interprètes sur scène et tout ça. Donc, j'ai l'impression que le fait d'avoir vécu l'oppression, l'oppression qui a été vécue par les personnes engendre plus d'appartenance, plus d'ouverture, un partage des expériences similaires.

Mais en même temps, on pourrait penser que bon, d'autres communautés pourraient être plus accueillantes, mais elles ne le sont pas nécessairement, par exemple la communauté féministe. Oui, il y a des événements qui accueillent, mais je sens qu'il y a encore du travail à faire.

 

Interactions avec d’autres artistes et chercheurs issus de la diversité capacitaire [ 00:42 :30 ] :  

Charlotte Flameng

[ 00:42 :30 ] Oui, moi, j'ai une question, par exemple, on a parlé beaucoup de rencontres. De rencontres de différents médias, de… mais est-ce que j'ai vu que tu avais travaillé sur certains projets artistiques avec des artistes aveugles? Est-ce que ça arrive souvent que tu travailles avec d'autres artistes qui sont en situation de handicap ? Et au niveau de la recherche aussi, est-ce que ça arrive que tu travailles avec d'autres chercheurs en situation de handicap, et qu'est-ce que ça amène au projet en général?

Véro Leduc

[ 00:43 :03 ] D'autres chercheurs en situation de handicap, comment dire, il n'y en a pas beaucoup pour le moment. Ce n'est pas encore… À l'UQAM, il y a une professeure autiste titulaire d’une chaire. Donc, on se connaît, mais est-ce que je travaille avec elle directement? Non.

Dans l'équipe de la chaire, bien sûr, il y a des étudiants et des étudiantes qui sont toutes issues de la diversité capacitaire. Donc, ce sont de futurs chercheurs, je l'espère. Mais en ce qui concerne la communauté des professeurs dans la francophonie, on n'est pas nombreux. Il y a Alexandre Baril qui est à l'Université d'Ottawa. Puis, bon, on ne collabore pas nécessairement dans la recherche. Nos travaux sont différents, mais on a une collaboration professionnelle. On va s'inviter dans nos cours, par exemple. Donc, oui, on collabore de cette façon-là. Dans le monde anglophone, je sais qu'il y a plus de personnes. Mais moi, je collabore vraiment plus avec les étudiants et étudiantes de la diversité capacitaire.  

Ensuite, en ce qui concerne les artistes aveugles, oui, justement, je fais partie d'un partenariat panaméricain qui s'appelle Hemispheric Institute avec l'Université York avec Laura Levin. Donc, je fais partie de ce partenariat qui s'intéresse aux performances, à l'étude de la performance. Donc, on fait partie, par exemple, j'ai rencontré des personnes du Théâtre aveugle de Mexico qui font partie de notre partenariat. Et puis, une fois que je suis allée rencontrer, ça s'appelait Encuentro, un événement de performance activistes et artistes là-bas, donc c'était à Mexico. J'avais prévu de présenter une performance de musique sourde, de musique en langue des signes, et puis il y avait des artistes aveugles. Fait que là, je me suis dit, le matin, je me suis réveillée, oh là là, j'ai pas pensé, qu’est-ce que je vais faire? Comment je vais rendre ça accessible pour les artistes aveugles, de la projection sans son, silencieuse? Donc la veille, ils nous avaient montré leur méthodologie, comment ils créaient leur chorégraphie. C'était en touchant. Par exemple, les personnes aveugles qui ne peuvent pas voir touchaient la personne qui faisait la chorégraphie et qui touchait l'autre personne. Donc, ça permettait vraiment de travailler de cette manière-là pour construire leur chorégraphie les uns avec les autres. 

Donc, ça, ça m’a vraiment inspirée. Puis là, je me suis dit qu’au moment où j'arrivais sur place, je proposais trois projections. J'ai expliqué ce que j'allais projeter, trois différentes façons d'y accéder. Donc, on peut vous offrir soit une audio description qui est un peu plus technique. Bon, il y a une personne qui fait ça, elle lève la main, ainsi de suite. C'est plus technique. Ensuite, j'ai proposé pour la deuxième projection d'inviter une personne aveugle à se mettre debout à proximité d'une personne voyante. Donc, la personne voyante qui regardait la vidéo reproduisait, essayait de reproduire au mieux ce qu'elle voyait pour que la personne aveugle puisse y toucher. Ça rendait ça accessible par le toucher. Et la troisième proposition que j'ai faite, c'est que toutes les personnes se lèvent et puis, si vous êtes une personne voyante, vous pouvez soit reproduire ce que vous voyez dans la musique signée pour une autre personne à côté de vous, ou si vous le souhaitez, vous pouvez également, même si vous êtes une personne voyante, fermer vos yeux et touchez une personne qui va reproduire ce qu'elle voit dans la musique signée. 

Donc, pour moi, l'art, c'est vraiment intéressant. C'est des façons d'innover, de déconstruire le rapport à l'art. Comment on peut créer de nouvelles portes d'entrée à l'expérience artistique. Parce que, oui, on parle de l'accessibilité, mais l'accessibilité, quelle est-elle? Est-elle précisément? Est-ce que c'est une accessibilité technique? Par exemple, si on donne une audio description, est-ce que c'est suffisant? Pour moi, il faut qu'il y ait vraiment une expérience, pour moi, l'expérience de l'art, c'est, ça nous donne des frissons, vous savez. Si on n'a pas de frissons, je pense que c'est comme vide. Je sens que c'est vide, l'expérience. Oui, on donne accès à l'information technique, mais on ne donne pas accès à l'expérience, à l'expérience de l'art. On n'a pas de frissons. Donc, pour moi, qu'est-ce qui est plus important? Est-ce que c'est plus important d'avoir, bon, pour moi, c'est vraiment l'expérience. C'est ça qui est le plus important. De ressentir des frissons dans son corps. Ça, c'est vraiment un accès à l'œuvre d'art. Donc, je pense que le fait de proposer et de toucher d'autres personnes qui reproduisent la musique en langue des signes, c'était une façon d'accéder à l'expérience. 

Donc, j'ai reproduit cette expérience-là à différents événements. Puis, je suis allée juste dernièrement à PSI, Performance Studies International au Brésil, où j'ai proposé un cabaret de performance crip et sourde. Donc, justement, j'ai invité Encore une fois, il y avait les personnes du théâtre aveugle qui sont venues. Il y avait une compagnie de Montréal aussi qui s'appelle Des pieds et des mains, qui est venue aussi. C'est des personnes qui font du théâtre neuroatypique. Et puis j'ai invité aussi des artistes sourds et sourdes, Kai, Jennifer et Anaïs, Anaïs qui vient de France. 

Donc, les personnes du théâtre aveugle étaient là, de Mexico, puis je me suis dit comment… Elles ont présenté d'abord, puis ensuite on faisait nos performances sourdes, donc je me demandais comment on peut leur permettre d'apprécier les performances des personnes sourdes. Donc j'ai réfléchi et j'ai proposé à nous que des personnes du public, quand on a commencé nos performances, j'ai accueilli des gens, bienvenue au cabaret de performances sourdes et crip. Nous avons besoin de votre participation. Donc, quand il y aura des performances sourdes, on a besoin de volontaires du public pour reproduire, tenter de reproduire ce que les personnes sourdes présentent sur scène pour que les personnes aveugles, par exemple, je vous montre ici une performance, un extrait de performance que les personnes reproduisaient. Puis les personnes aveugles pouvaient toucher le corps des personnes qui reproduisaient la performance sourde. 

Donc, c'était vraiment intéressant pour moi. Je pense qu'il faut que je continue vraiment à explorer cette forme d’entrée à l'art, à l'œuvre. Parce que souvent, on parle d'accessibilité dans la culture, mais je veux dire, souvent, on rend la culture majoritaire accessible, pour les personnes sourdes, par exemple, qui ont accès à la culture entendante, qui vont avoir accès à la culture visuelle, par exemple, un film qui va être audio décrit pour les personnes aveugles. Mais c'est comme en même temps, c'est donner un accès aux personnes des communautés qui sont minorisées à la communauté de la majorité. Mais je pense que c’est aussi important que ce soit de part et d'autre, qu'entre nous, les personnes aveugles, sourdes, à mobilité réduite, les personnes neurodivergentes, on est, on rende accessibles aussi nos œuvres artistiques. 

Je pense que c'est vraiment une question d'éthique. Éthiquement, comment moi, quand je fais, moi je sais qu'il existe des artistes aveugles, qu'il y a des artistes autistes. Je suis au courant que les différentes personnes existent. Comment moi, au début de mon processus, dans ma propre réflexion, je peux donner une expérience agréable pour chaque personne? Est-ce que ce sera la même expérience? Pas nécessairement, non. Pour moi, c'est pas important. Ce sont des expériences, c'est vraiment important que chaque personne ait la possibilité d'expérimenter.  Peut-être qu'elle n'aimera pas ce qu'elle va expérimenter. 

Puis peut-être aussi que, si je peux ajouter d'autres, je peux ajouter de l'accessibilité traditionnelle, bien sûr, de l'autodescription et tout ça, mais je pense que de créer des nouvelles portes d'entrée à l'œuvre, c'est vraiment intéressant et ça me permet de réfléchir au concept de créexpansion. Donc, mon signe, comme ça, c'est créexpansion. Donc, vraiment, c'est un processus de réflexion dans lequel je suis présentement, comment je peux nommer cela? C'est la création qui devient un espace d'expansion pour, un espace d'exploration, un espace qui vraiment nous permet de plonger dans comment mieux se connaître, comment mieux se rencontrer.

 

La surdité, handicap ou culture? [ 00:51:40 ] : 

Chloë Atkins

[ 00:51:40 ] C'est évident que tu as beaucoup de liaisons avec des autres personnes, des autres communautés, mais je demande une question un peu de politique. Et il y a des personnes qui sont membres de la communauté sourde, qui disent que la surdité n'est pas un handicap, mais c'est une culture. C'est franchement seulement une culture. Et qu'est-ce que… Quel est ton point de vue? Quelle est ta perspective avec ça? Et aussi, la technologie, je pense que peut-être que c'est les mêmes personnes, mais il y a des personnes qui n'aime pas la technologie du cochlear implant parce qu'il peut être elle diminue la communauté de personnes qui s'en sortent. Et qu'est-ce que tu penses de tout ça ?

Véro Leduc

[ 00:52 :40 ] C'est une grosse question. Il y a deux choses. Pour moi, c'est ça, il y a comme deux questions.

D'abord, concernant les personnes sourdes qui disent que c'est une culture, qu’ils ne sont pas nécessairement handicapés. Donc, qu’on est vraiment une minorité culturelle. Mais oui, c'est vrai, parce que… Il faut que je retrouve le nom de la personne. Je cherche un nom. Je ne me souviens pas, je reviendrai avec le nom plus tard, mais il y a une personne sourde qui dit `Moi, je suis pas en situation de handicap. Si, par exemple, une personne immigrante qui vient d'arriver ici, puis je la rencontre, puis on va dire qu'on a deux langues différentes, c'est la raison pour laquelle on ne peut pas communiquer. C'est la même chose pour les personnes sourdes.` Si on rencontre quelqu'un qui a une autre langue, la raison pour laquelle on ne peut pas communiquer, c'est parce qu'on a deux langues différentes. 

Donc, puis aussi, il faut savoir que dans l'histoire des personnes sourdes, il faut comprendre le contexte. Donc, il y a eu le congrès de Milan en 1880. Un congrès qui a interdit l'enseignement en langue des signes dans l'éducation pour les personnes sourdes. Donc, c'est sûr qu'à partir de ce moment-là, on a commencé à forcer les personnes sourdes à l'oralisme, à utiliser la parole avec leur voix, et on a renvoyé tous les professeurs sourds dans le système d'éducation. Ils ont tous et toutes été renvoyés. Avant, il y avait un tiers des profs, des enseignants qui étaient des personnes sourdes. Donc, c'est une grosse histoire d’oppression. 

Donc, quand une personne sourde dit oui, on fait partie d'une minorité culturelle, elle demande le respect, la reconnaissance. Parce qu'encore aujourd'hui, c'est pas pleinement reconnu. Et puis, il y a beaucoup de personnes sourdes qui voient la langue des signes comme une langue qui est inférieure. Par exemple, en français, on va souvent dire « langage des signes ». Alors que c'est langue des signes, comme c'est langue française et non le langage français. Mais il y a beaucoup de personnes encore aujourd'hui qui disent « langage des signes », puis ça montre un manque de reconnaissance. 

Donc pour moi, vraiment. Si c'était à égalité, à 100%, que les personnes sourdes avaient accès à tout sans aucune oppression, je pense que ce ne serait pas le même débat. On ne dirait pas qu'on est des personnes handicapées. Parce que ce concept-là vient du modèle médical du handicap. Donc, quand une personne sourde dit « je ne suis pas handicapée », ça veut dire qu'elle ne prend pas le modèle médical. Elle dit « moi, je suis capable de faire ci, je suis capable de faire ça. Je peux tout faire au même titre que les personnes entendantes.» Et pour moi, c'est une façon de dire que la langue des signes, elle n'est pas, je veux dire, elle n'est pas liée au handicap. La langue des signes, c'est vraiment une langue qui est à égalité avec les autres langues. Donc, elle n'est pas inférieure. Cette langue-là, elle n'est pas en situation de handicap. On veut vraiment valoriser la langue des signes comme une langue qui est égale aux autres langues. 

Donc, il y a plusieurs raisons pour lesquelles les personnes sourdes peuvent être réfractaires à ce mot-là, handicap. Donc, aujourd'hui, je pense qu'il y a de plus en plus de personnes sourdes qui vont accepter de dire qu'elles sont en situation de handicap. Parce que, bon, bien sûr, le monde des personnes entendantes n'est pas accessible. Aussi, les personnes sourdes aveugles, par exemple, il y a des personnes sourdes handicapées, des personnes sourdes qui sont aveugles, des personnes sourdes qui sont en fauteuil roulant. Donc, il y a des personnes dans la communauté sourde qui vont faire vraiment des efforts pour être accueillantes au sein même de la communauté. Donc, on voit de plus en plus d'efforts pour les personnes sourdes aveugles, on va sensibiliser, on va expliquer aux personnes sourdes voyantes que c'est important de respecter aussi les personnes sourdes qui ont d'autres besoins pour qu'elles soient de plus en plus inclusives.

En ce qui concerne la question de l'implant, c'est vraiment une grosse question. Si je peux faire une comparaison avec les personnes intersexes et les personnes sourdes. Parce que, je veux dire, quand une personne naît intersexe, souvent, on va forcer une opération. Donc, le côté médical va forcer l'assignation de genre à la naissance. Mais la personne intersexe, quand elle va grandir dans son avenir, peut-être va dire : « Je ne suis pas d'accord avec l'assignation, avec le fait que vous m'avez forcé, c'était une violence médicale. » Donc, je pourrais dire que c'est un peu la même chose avec les bébés sourds à la naissance. On ne pose pas de questions aux bébés, mais on force l'implantation. 

Donc, il y a beaucoup de personnes dans la communauté sourde qui vont dire que le problème, ce n'est pas l'implant en soi. Un adulte peut décider s’il a le goût d'être implanté, de porter un appareil ou de ne pas porter d'appareil. Les adultes peuvent choisir d'utiliser ou non la technologie. Le problème vient du manque de consentement. Donc, c'est sûr que la réalité, en fait, c'est pour ça que je fais la comparaison, c'est la même situation. Les parents manquent d'informations parce qu'on n'en parle pas de ces enjeux-là dans la société. Donc, les parents, quand à la naissance, ils font face à la situation avec leur enfant, ils n'ont aucune information, on n'en parle pas dans la société. Donc, bien sûr, ils vont écouter le médecin, le contexte médical. Ce sont les personnes qui ont l'expertise. Donc, bien sûr, les parents vont écouter… Comment dire? Ils vont écouter le côté cisgenre, le côté normatif, la cisnormativité. 

Et puis, je veux dire, dans le contexte médical, il y a aussi beaucoup d'audisme. De part et d'autre, la perspective médicale va vraiment influencer les personnes sourdes ou les personnes intersexes. Je veux dire, on va suivre le conseil, bien sûr. Les parents vont suivre les conseils du corps médical. On va dire que c'est mieux de faire une opération pour l'assignation de genre ou pour l'implantation de l’implant cochléaire. Mais souvent, ça a une grande influence. Si on disait aux parents, par exemple, vous avez un enfant sourd, mais votre enfant va apprendre la langue des signes. Ça va vous aider à communiquer avec votre bébé. Votre bébé va pouvoir comprendre rapidement. Parce que quand on présente ça comme ça, c'est encourageant. On encourage, par exemple, les enfants entendants à apprendre la langue des signes, le baby sign, pour qu'ils puissent s'exprimer plus rapidement. Mais si c'est un enfant sourd, on va dire non, non, non, il ne faut pas apprendre la langue des signes tout de suite, ça va l'empêcher de parler en français. Il faut vraiment encourager le développement de la parole avec la voix. Donc, je pense que c'est vraiment un manque. On appelle ça la privation de langue. C'est une privation langagière. Language deprivation, c'est vraiment pas accessible comme première langue. 

Donc, les enfants sourds vont souvent arriver à la maternelle avec moins de mots de vocabulaire qui auront été acquis avant l'entrée à l'école. Donc, je veux dire, si c'était le contraire, si on enseignait, on encourageait l'apprentissage de la langue des signes comme on l'encourage chez les bébés entendants pour les bébés sourds, je pense qu'on aurait l'acquisition d'une première langue qui est solide. Puis par la suite, ça serait plus facile d'apprendre une deuxième langue. C'est une grosse discussion. Voilà, je vais m'arrêter maintenant.

 

Influences en recherche et artistiques [ 01:01:25 ] : 

Charlotte Flameng

[ 01:01:25 ] Est-ce qu'il y a des personnes que tu pourrais nommer comme des grandes influences, mais peut-être au niveau de ta carrière de recherche-création, qui t'ont vraiment influencé dans ton parcours ou qui ont fait des études qui t'ont marquée.

Véro Leduc

[ 01:01 :50 ] Oui! Mes étudiants et mes étudiantes, j'apprends toujours beaucoup avec ces personnes-là, je leur enseigne, mais j'apprends beaucoup, elles m'enseignent aussi. Je veux dire, quand je suis arrivée à l'université, j'étais au courant de l'autisme, mais avec le temps, je suis devenue de plus en plus consciente aussi de la perspective androcentrée également. En lien avec l'autisme. Donc, j'ai une personne étudiante qui s'intéresse aux personnes racisées et autistes. Et puis aussi, j'ai une autre étudiante qui fait un doctorat de recherche-création sur les personnes noires autistes, donc, personnes noires neurodivergentes. C'est vraiment intéressant d'en apprendre davantage. Pour moi, les étudiants et les étudiantes m'enseignent vraiment beaucoup. 

Et puis, dans mon parcours, il y a Christine Sun Kim, qui est une artiste sourde. Peut-être que vous la connaissez. Vraiment, pour moi, qui est incroyable, waouh. Il y a une, ben, c'est une artiste multidisciplinaire. Elle fait du dessin, de la peinture, de la performance. Et puis, elle joue aussi avec le son. Et puis, il y a plusieurs entrevues qu'on peut retrouver sur Internet, qu'on peut regarder. Dans une de ses entrevues, elle dit qu'elle a grandi dans un rapport au son qui appartient aux personnes entendantes. Elle vient d'une famille d'entendants, puis souvent, on lui disait « Chut . Fais pas trop de bruit avec ta voix. Marche doucement. Claque pas la porte. Chut! »

Moi aussi, j'ai grandi en faisant attention à leur son. Mais là, elle explique qu'un jour, elle avait le goût de se réapproprier le son. Le son, ça nous appartient aussi. Donc se réapproprier le son, ça voulait dire, bon, elle, par exemple, elle a enregistré les sons de la rue, puis ensuite, elle les a ramenés dans son studio d'exploration. Par exemple, elle a inversé le son, puis elle a mis des pigments sur le papier. Donc, elle a mis le son en dessous du papier, puis là, les pigments bougeaient, puis ça faisait comme des taches sur le papier, des dessins sur le papier. C'était vraiment intéressant. J'aime son processus à elle de réappropriation du son, de refuser le fait que le son soit seulement d'une perspective entendante. On a aussi du son de notre perspective de personne sourde. Donc j'aime vraiment beaucoup tout ce qui est en lien avec la déconstruction, avec l'affirmation, avec l'appropriation, la réappropriation. J'aime beaucoup cette personne-là.

Il y a vraiment plusieurs personnes qui m'ont influencée, que je pourrais nommer, des philosophes, Judith Butler, par exemple, qui, quand je l'ai découverte, elle m'a vraiment beaucoup inspirée, influencée. D'autres personnes, il y a aussi le philosophe Deleuze, qui m'a beaucoup influencée dans ma réflexion. Mais dans le milieu de la diversité capacitaire, c'est vraiment Christine Sun Kim. 

Ensuite, il y a aussi Sue Austin, qui est une femme en Angleterre, une femme en fauteuil roulant qui fait de la plongée avec son fauteuil et puis elle se filme sous l'eau. Donc ça devient, il y a des extraits qui sont devenus une vidéo. C'est vraiment pour moi, c'est vraiment beau. Je présente ces extraits quand j'enseigne. J'enseigne un cours qui s’appelle Handicap et sourditude. Donc, quand j'enseigne le cours, je présente toujours les extraits pour les montrer aux étudiants, pour montrer, illustrer le modèle affirmatif du handicap, parce que pour moi, c'est vraiment très, très clair avec ces vidéos. Le handicap est souvent défini en lien avec le problème, des problèmes, des barrières, de l'oppression. Donc ça, c'est un modèle qui est vraiment lié aux difficultés. Mais pour moi, le modèle affirmatif du handicap, bien sûr, il y a des problèmes. Mais est-ce que le handicap, c'est seulement des problèmes? Mais non, on a aussi une fierté de personnes handicapées. On a du plaisir à être handicapé. On peut jouer. On peut faire de l'exploration, donc c'est vraiment très clair avec Sue Austin avec son fauteuil sous l'eau. C'est vraiment, vraiment très clair qu'elle a du plaisir. Il y a de la musique aussi dans la vidéo. Ça devient méditatif. Il y a un rythme qui est lent avec le fauteuil sous l'eau. C'est vraiment beau.

 

Conclusion [ 01:05:25 ] : 

Chloë Atkins

[ 01:05 :25 ] C'est intéressant que tu aies dit ça, parce que pour moi, les handicaps donnent des choses à une vie. Et c'est la créativité, l'adaptabilité d'un humain. Et je pense que ce n'est pas nécessaire. Ça ne diminue pas une vie. De temps en temps, ça augmente les perspectives, les capacités d'une vie, pour moi.

Véro Leduc

[ 01:05:55 ] Oui, vraiment. Mais malheureusement, je sens qu'on n'est pas encore, c'est pas encore reconnu, le handicap, comme ça. Il faut encore continuer à encourager cette perspective du handicap, le handicap comme méthode de recherche.

Chloë Atkins

[ 01:06:14 ] Oui. Est-ce qu'il y a d'autres choses que tu veux partager avec nous ?

Véro Leduc

[ 01:06:21 ] Peut-être oui. Je pourrais ajouter que, pour moi, la recherche-création, c'est vraiment un style de recherche qui fonctionne avec les personnes de la diversité capacitaire, parce que, justement, dans l'histoire de la production des connaissances dans le monde universitaire, je sens qu'il y a beaucoup d'oppression. Ça a été très limité, c'est-à-dire, le format est tel, il est textuel, il est auditif, et puis aussi le style de processus est très linéaire. Alors que la recherche-création, c'est vraiment, ça permet de déconstruire le format, l'approche. Et ça, ça permet aux personnes de la diversité capacitaire, qui autrefois avaient des difficultés d'accès au monde de la recherche, au monde universitaire. Avec la recherche-création, ça donne des possibilités d'accès au monde de la recherche et au monde universitaire. Donc, je pense que c'est vraiment important de valoriser la recherche-création parce que ça permet à plus de personnes de la diversité capacitaire d'accéder à l'université.  

Chloë Atkins

[ 01:07:28 ] Je suis d'accord. ... Merci mille fois à vous deux.

Véro Leduc

[ 01:07:38 ] Merci, c'était un grand plaisir.

Chloë Atkins

[ 01:07:41 ] C'est un plaisir pour nous aussi.

Charlotte Flameng

[ 01:07:42 ] Très belle rencontre, en tout cas. Moi, j'ai appris énormément en une heure.

Chloë Atkins

[ 01:07:44 ] Oui, beaucoup, beaucoup, beaucoup.

Véro Leduc

[ 01:07:49 ] Merci beaucoup. Vraiment, c'est un privilège que vous m'ayez invitée à participer avec votre balado. Merci d'avoir pensé à moi. 

Charlotte Flameng

[ 01:07:58 ] Et on vous verra peut-être à Toronto en novembre alors. 

Véro Leduc

[ 01:08:00] Oui, absolument, avec plaisir.

Charlotte Flameng

[ 01:08:05 ] Nous avons terminé le premier épisode Broadcastability avec une interprète en Langue des Signes et avons passé un très bon moment avec Vero et Sara! Chloe, est-ce qu’il y a des choses qui t’ont marquée dans notre conversation? 

Chloe Atkins 

[ 01:08:19] Véro fait référence à la difficulté de ses collègues à comprendre le crip time, ou le temps plus lent qu’il faut à une personne handicapée pour entreprendre et terminer un projet. Et elle a raison de dire qu’il n’y a pas beaucoup de chercheurs handicapés dans le milieu académique au Canada. 

Charlotte Flameng

[ 01:08:42 ] Oui, c’est vrai qu’il n’y en a pas beaucoup. Elle en a mentionné quelques -uns qu’on ajoutera dans la vidéo. Mais en tous cas, moi, j’ai beaucoup appris pendant cette heure de conversation et j’espère que vous aussi! 

Chloe Atkins 

[ 01:08:53] J’ai hâte de voir son exposition à Toronto en automne. 

Charlotte Flameng

[ 01:08:58 ] Oui! Nous vous tiendrons au courant des dates et du lieu d’exposition sur notre site et nos réseaux sociaux, et vous remercions de votre écoute pour cet épisode de Broadcastability. 

Cet épisode de Broadcastability était mené par Chloë Atkins, professeure à l’Université de Toronto et chercheuse anti-validiste, et par Charlotte Flameng, assistante de recherche pour le projet PROUD. Cet épisode fut également édité par Charlotte Flameng. Isabelle Avakumovic-Pointon a créé l’art de couverture et Justin Laurie a composé la musique. Broadcastability se trouve sur Apple Music et Spotify, ainsi qu’à broadcastability.ca. Broadcastability est une production du projet PROUD, basé à Toronto, au Canada. Visitez notre site, fr.theproudproject.ca pour plus d’informations.